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Propaganda : comment retrouver le vrai dans un monde saturé de propagande ?

La propagande ne se contente pas de diffuser des informations fausses. Elle organise notre manière de voir le monde — et c'est précisément pour cela qu'elle est si difficile à combattre.

Introduction : d'où parle Benjamin ?

Hear me now Lord. Tell them call pan Fari. The whole of the youth and them fe say Rasta Fari.

Avant même d'attaquer la propagande, Benjamin annonce depuis quelle position il va parler. Ces premiers vers ne sont pas une introduction conventionnelle. Ils établissent un lieu d'énonciation : Benjamin s'adresse d'abord à Jah avant de s'adresser au monde, puis il appelle la jeunesse à se tourner vers Rastafari.

Ce geste crée immédiatement une opposition entre deux autorités de la parole. D'un côté, la parole médiatique de Babylone, dont toute la chanson va démonter certains mécanismes liés à la propagande. De l'autre, une parole placée dès son ouverture sous Jah et Rastafari — une parole qui ne prétend pas à la neutralité, mais qui annonce clairement son point d'appui avant de commencer à déconstruire celui du système.

Ce n'est pas un détail. La critique de la propagande n'est pas énoncée depuis un point de vue prétendument universel et sans présupposés. Elle est prononcée depuis une position — Rastafari — qui sera précisément ce que la chanson cherche à transmettre. Et la structure circulaire du morceau le confirme : il s'ouvre sur l'appel à Jah et Rastafari et se referme sur Selassie, l'Éthiopie, les ancêtres et Word Sound and Power.

I. Un seul mot, isolé

Propaganda. Propaganda. Propaganda.

La chanson ne commence pas par expliquer. Il commence par nommer. Un seul mot, martelé, avant toute analyse. Ce geste suspend l'explication pour isoler d’abord le phénomène et souligner à l’auditeur toute son ampleur.

Dès l'ouverture, une distinction s'impose : celle entre le mensonge et la propagande. Un mensonge porte sur un fait particulier : il peut être réfuté par l'établissement d'un fait exact. La propagande agit à un niveau plus profond. Elle organise un ensemble de représentations à partir desquelles nous attribuons une signification et une valeur aux faits eux-mêmes.

C'est pourquoi il ne suffit pas nécessairement de remplacer une information fausse par une information vraie. On peut corriger un fait tout en conservant intact le système de représentations qui permettait de lui attribuer une certaine valeur. La propagande devient véritablement puissante lorsque ses catégories nous semblent naturelles au point que nous ne percevons même plus qu'elles pourraient être interrogées.

Et c'est bien cette question — à quel niveau la propagande agit-elle réellement ? — qui structure toute la chanson.

II. Du fait falsifié au regard orienté

La propagande, dans son sens le plus courant, désigne la manipulation de l'information : les médias qui déforment ou instrumentalisent les faits, les gouvernements qui réécrivent l'histoire, les récits qui imposent une certaine lecture du réel. Benjamin commence là : Propaganda news media. La cible initiale est claire.

Mais la chanson élargit immédiatement le problème.

Oh gash original man, he was black, he was an African, carbon. Science will show that and prove that over and over again.

L'accumulation du vers mérite qu'on s'y arrête : Original man, he was black, he was an African, carbon. Benjamin rapproche ici l'Afrique, le noir et le carbone.

Le carbone est l'un des éléments chimiques fondamentaux de la vie terrestre : les grandes molécules qui constituent les êtres vivants reposent sur une chimie fondée sur le carbone. Cette énumération permet un rapprochement entre différents faits et participe d'un même mouvement :derrière la diversité actuelle des populations humaines, une origine africaine commune ; derrière les différences entre les êtres vivants, une constitution matérielle fondamentale commune. Benjamin rapproche ainsi deux réalités que les sciences permettent, chacune dans leur domaine, d’établir

C'est précisément l'inverse du mouvement de la propagande tel que la chanson va progressivement le mettre au jour. Là où les représentations divisent, hiérarchisent et finissent par faire apparaître ces différences de statuts comme naturelles, Benjamin remonte vers des réalités plus fondamentales : une origine humaine commune, une matière vivante commune.

Science show that and prove that over and over again.

Benjamin renvoie donc à des faits que les sciences permettent d'établir. Pourtant, il ajoute immédiatement :

Honor your fathers that your days may be long.

Le problème change alors de niveau. Vaughn Benjamin ne parle plus seulement de connaître son origine, mais de reconnaître ce qui nous précède et la valeur qu'on lui accorde. Car on peut reconnaître la validité d'une connaissance scientifique sans que les représentations qui lui sont associées disparaissent. On peut reconnaître l'origine africaine de l'humanité tout en continuant à regarder l'Afrique à travers des catégories héritées qui l'associent au retard, à la barbarie ou à l'absence de civilisation.

C'est ici que la distinction entre mensonge et propagande prend toute sa portée. Le mensonge peut falsifier ce que nous savons. La propagande peut agir sur la valeur que nous associons à ce que nous savons.

Elle ne produit donc pas seulement des erreurs factuelles. Elle construit autour des réalités un système de valeurs qui finit par déterminer la manière dont elles nous apparaissent. C'est ce mécanisme qui semble préoccuper Vaughn Benjamin : non seulement ce que nous savons de notre histoire et de nos origines, mais la manière dont nous avons appris à les regarder et à leur attribuer une valeur

L'exemple de la dévalorisation raciale permet de mesurer jusqu'où ce mécanisme peut aller. Les travaux sur la ségrégation raciale américaine ont notamment montré comment l'attribution répétée d'une moindre valeur à la couleur noire pouvait atteindre jusqu'à l'image que les personnes noires se formaient d'elles-mêmes : le stigmate social finit alors par devenir une possibilité du regard sur soi.

III. Quand une interprétation finit par sembler naturelle

La suite de la chanson paraît d'abord procéder par associations étranges qui semblent encore une fois au premier abord sans lien avec la question de la propagande.

Black is absorption of all light and color

So hear me little systa, in the earth and in the sky are the cycles of your womb

See yourself precious once again

Benjamin vient d'évoquer une propriété physique du noir. Dans la phrase suivante, il s'adresse à une femme et rapproche les cycles de son corps de ceux de la terre et du ciel. Quel rapport entre une propriété de la lumière, le corps féminin et la propagande ? Ces éléments appartiennent à des registres différents. Pourtant, aussi bien pour la couleur noire que pour la femme, Vaughn Benjamin nous invite à repartir de réalités concrètes pour mettre en évidence le décalage entre ces réalités et la valeur qu'on a fini par leur attribuer. Autrement dit : il revient vers une réalité sur laquelle des représentations culturelles ont construit une valeur, puis interroge cette valeur en repartant de la réalité elle-même. Le noir constitue l’un des exemples le plus explicite.

Black is the color of our Solar System. Out of blackness was born the light. Black is the color of the whole universe. Your morning starts with darkness.

Benjamin articule ici plusieurs registres qu'il faut distinguer : l'apparence obscure de l'espace, l'absorption de la lumière, la nuit qui précède le jour et la valeur symbolique du noir. Sa force poétique vient précisément du passage constant entre ces différents niveaux.

Dans une symbolique profondément ancrée dans la culture occidentale, tandis que la lumière devient le symbole du savoir, de la vérité et de l'accès à la connaissance, le noir ou l’obscurité sont associés à à l’ignorance, le danger, ou le néant. La chanson semble souligner que cette valeur symbolique n'a rien de nécessaire :

Your morning starts with darkness.

Vaughn Benjamin en revient à observation élémentaire de la réalité quotidienne : chaque journée commence dans l'obscurité. Dans cette perspective, l’obscurité n'estplus seulement ce qui s'oppose à la lumière. Elle peut aussi désigner ce qui la précède, et même le point depuis lequel un nouveau jour devient possible.

Benjamin sépare ainsi une réalité de la valeur culturelle qui lui a été accolée. Le noir ne porte pas naturellement en lui l'ignorance, le mal ou l'infériorité. Ces significations sont des interprétations. Et dès lors qu'une autre interprétation devient possible, leur prétendue évidence disparaît.

Dans cette perspective, le nom même du groupe, semblent condenser cette logique. Mid-nite attire l'attention sur le moment où rien n'est encore visible, mais où le nouveau jour a déjà commencé. Le moment le plus obscur n'est pas nécessairement une fin : il peut également être un commencement ou un renouvellement. Le sablier présent sur la pochette d'Unpolished peut lui aussi évoquer cette logique cyclique : lorsqu'un cycle s'achève, le retournement du sablier en rend un nouveau possible

Grâce à cette première incise sur le noir : la critique de la propagande devient plus profonde. Une réalité existe d'abord ; une culture lui attribue ensuite une signification et une valeur. Mais cette valeur peut progressivement sembler appartenir naturellement à la réalité elle-même. Ce qui a été interprété paraît alors simplement donné.

La propagande devient ainsi particulièrement difficile à identifier lorsqu'elle n'a plus besoin d'affirmer explicitement une hiérarchie : celle-ci est déjà inscrite dans les catégories avec lesquelles le monde est perçu.

IV. De la représentation du monde au regard sur soi

C'est dans cette même logique que le passage consacré aux femmes prend toute sa force.

Black is absorption of all light and color. So hear me little systa, in the earth and in the sky are the cycles of your womb.

Le so est important. Benjamin ne semble pas abandonner son raisonnement pour changer soudainement de sujet. Il établit lui-même une continuité entre ce qu'il vient de dire du noir et ce qu'il adresse maintenant à la little systa. Il fait avec la femme quelque chose de proche de ce qu’il vient de faire avec le noir : il revient à une réalité en la distinguant de la valeur hiérarchique qui a pu lui être attribuée. Les différences liées au corps féminin ont pu être mobilisées, dans des structures dominées par les hommes, pour justifier une différence de statut et une hiérarchie entre les sexes. Benjamin inverse ici le mouvement. Les cycles du corps féminin ne témoignent pas d'une infériorité : ils sont rapprochés des cycles de la terre et du ciel et sont rapprochés des cycles de la terre et du ciel et acquièrent ainsi une dimension génératrice et cosmique.

Il ne s'agit pas pour autant de faire de la maternité une définition exhaustive de l'identité féminine. Le morceau ne prétend pas dire ce qu'est « la femme » en totalité. Benjamin mobilise ici une capacité spécifique du corps féminin dans une argumentation plus précise : comme avec la couleur noire montrer qu'une caractéristique à laquelle une hiérarchie peut attribuer une valeur inférieure peut être regardée tout autrement dès lors qu'on revient à ce qu'elle rend possible.

Et surtout, il ajoute :

See yourself precious once again.

Le once again est décisif.

Benjamin ne dit pas seulement à la femme qu'elle est précieuse. Il lui demande de se voir de nouveau comme telle. La formulation suppose donc quelque chose à retrouver dans le regard qu’elle porte sur elle-même — sans que Benjamin précise quand ni comment cette valeur a été perdue. Le problème de la propagande atteint ici le sujet.

La domination ne consiste plus seulement à ce qu'un autre vous considère comme inférieur. Elle atteint sa forme la plus profonde lorsque celui qui a été dévalorisé commence à regarder sa propre existence depuis les catégories qui l'ont dévalorisé. Cette logique prolonge directement celle que Benjamin mettait déjà en œuvre dans Bushman. Dans cette chanson, Benjamin montrait comment un terme comme Bushman pouvait transporter une représentation de la sauvagerie au point de faire apparaître celle-ci comme une propriété naturelle de ceux qu’il désigne. Dans Propaganda, le problème s’élargit : ce ne sont plus seulement certains mots qui transportent une hiérarchie, mais les cadres à partir desquels le monde et soi-même deviennent perceptibles

La propagande ne donne donc pas seulement de mauvaises réponses. Elle peut déterminer la position depuis laquelle les questions elles-mêmes sont posées.

We are hurt for the hurt of the daughters of our people. She and her tears could find no comforter.

Cette formule renvoie aux Lamentations de Jérémie, où Jérusalem, personnifiée comme une femme abandonnée, pleure sans trouver personne pour la consoler. Benjamin reprend cette image pour exprimer la souffrance des femmes de son peuple.

Mais il ne s'arrête pas à la plainte :

Our hands are again strong. We will be there for our daughters.

Là où les Lamentations répètent l'absence de consolateur, Benjamin affirme : nous serons là. Le mouvement accompli depuis le début de la chanson trouve ici une conséquence pratique. Établir les faits ne suffisait pas : il fallait encore interroger la valeur que nos représentations leur avaient attribuée et rectifier le regard construit à partir d'elles. Mais cette rectification du regard produit à son tour une exigence morale.

Voir autrement ne consiste donc pas seulement à remplacer une représentation négative par une représentation positive. Reconnaître la valeur de ceux qu'une hiérarchie a dévalorisés doit aussi transformer la manière dont on agit à leur égard.

Le mouvement devient ainsi : voir autrement, reconnaître autrement, agir autrement.

Chez Benjamin, la connaissance n'est jamais simplement contemplative. S'émanciper d'une représentation impose de cesser de reproduire dans ses actes la hiérarchie que cette représentation avait rendue évidente.

Le mouvement devient ainsi : voir autrement, reconnaître autrement, agir autrement.

Chez Benjamin, la connaissance n'est jamais simplement contemplative. S'émanciper d'une représentation impose de cesser de reproduire dans ses actes la hiérarchie que cette représentation avait rendue évidente.

V. Remonter des résultats vers ce qui les a rendus possibles

All aboard. I'm not leaving without my contributions accounted for. I'm not leaving your vineyard without the groundwork accounted for.

Après les origines, les symboles et le regard porté sur les femmes, Benjamin introduit une dernière forme d'effacement : celle du travail préparatoire.

Groundwork désigne le travail de fond, patient et souvent invisible. La métaphore de la vigne oppose implicitement ce qui apparaît — les fruits — à ce qui a dû être accompli pour rendre leur apparition possible.

Accounted for indique alors une exigence de reconnaissance : compter, prendre en considération, ne pas laisser disparaître la contribution derrière son résultat.

La propagande produit ainsi une forme d'amnésie des causes : elle nous fait perdre de vue les conditions qui ont rendu possible ce que nous avons sous les yeux. Elle donne à voir un monde déjà constitué en effaçant les processus, les personnes et les origines dont ce monde procède. Ce qui existe paraît alors aller de soi.

C'est pourquoi la réponse qu'offre Propaganda consiste constamment à effectuer le mouvement inverse : remonter des résultats vers ce qui les a rendus possibles, du présent vers son histoire, des représentations vers les réalités sur lesquelles elles se sont construites.

Man will learn to humble to his knees.

Many live and die unnecessarily.

Many live and die still pretending.

Dans la logique que dessine le morceau, cette remontée semble finalement appeler une transformation de la posture du sujet. L'humilité peut alors se comprendre comme la capacité à ne plus tenir ses propres représentations pour la mesure évidente du réel.

Many live and die unnecessarily / Many live and die still pretending reste plus ouvert. Mais still pretending prolonge au moins une question centrale du morceau : la possibilité de traverser une existence sans jamais remettre en cause les représentations à travers lesquelles on a appris à regarder le monde.

Conclusion — Retrouver une fondation

Every knee shall bow and every tongue confess Rasta Fari Selassie I live.

Go down a Ithiopia.

The ancient ancestors call from our bloodlines, they remember.

Word sound and power will over.

La fin du morceau revient vers son point d'origine. Selassie, l'Éthiopie et les ancêtres rejoignent l'appel à Jah et Rastafari qui ouvrait la chanson.

Ce retour permet de comprendre le mouvement suivi par Benjamin. Face à la propagande, il cherche constamment à retrouver ce que nos représentations ont fini par masquer : les faits, les origines, l'histoire et ceux qui nous ont précédés.

Il s'agit toujours, au fond, du même geste : revenir vers ce qui a été oublié pour pouvoir regarder autrement ce qui nous semblait évident.

La propagande ne consiste donc pas seulement à falsifier ce que nous savons. Elle peut séparer ce qui existe de ce qui l'a rendu possible, transformer cette séparation en hiérarchie, puis faire apparaître cette hiérarchie comme naturelle. Lorsqu'elle est suffisamment intériorisée, elle peut même atteindre la position depuis laquelle un individu se regarde lui-même.

See yourself precious once again.

Penser contre la propagande consiste alors à effectuer le mouvement inverse : des représentations vers les faits, des résultats vers leurs conditions, du présent vers son histoire, du sujet vers les catégories à travers lesquelles il a appris à se regarder.

C'est aussi ce qui donne toute sa portée au retour final vers Haïlé Sélassié et l'Éthiopie. Pour Rastafari, Sélassié ne représente pas seulement une figure religieuse. L'existence même d'un empereur africain, souverain d'une Éthiopie devenue un symbole majeur de résistance à la domination coloniale, a offert à des populations noires marquées par l'esclavage et le colonialisme une autre représentation possible de l'Afrique, de la souveraineté et de leur propre dignité.

Benjamin ne cherche donc pas à sortir de la propagande en abandonnant tous les symboles. Il cherche aussi une fondation depuis laquelle reconstruire le regard. Jah, Rastafari, l'Éthiopie, Sélassié et les ancêtres constituent cette fondation pour lui : une mémoire et des symboles à partir desquels ce qui avait été dévalorisé peut être regardé autrement.

The ancient ancestors call from our bloodlines, they remember.

Ce qui a été oublié doit être retrouvé. Ce qui a été rendu inférieur doit pouvoir être regardé autrement. Ce qui semblait naturel doit redevenir questionnable.

C'est peut-être en cela que Propaganda prolonge le geste d'overstanding commencé avec Bushman : ne plus seulement demander si une affirmation est vraie, mais interroger la position depuis laquelle nous avons appris à la regarder.

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